Stéréotype des Européens par les Japonais du 16ème siècle à nos jours


Hamana Masami
Professeur à l'Université Nanzan (Nagoya)

Les Européens, de la peur à l'idéalisation



Vous savez sans doute que le Japon a fermé ses portes aux étrangers au 17ème siècle et ce, pendant trois cents ans. Cette isolation posait deux grands problèmes: d'une part, il y avait un aspect positif, le Japon ayant réussi à se défendre contre la colonisation des Espagnols et des Portugais, en comparaison des autres pays de l'Asie du sud-est. Dans ce sens le Japon est souvent assimilé à l'Angleterre en tant qu'île. Mais d'autre part, le Japon fut isolé du développement de la civilisation matérielle de l'Occident pendant trois cents ans.

À l'époque de Meiji il y a cent ans environ, les Japonais avaient idéalisé l'Europe et les Européens en tant que modèle de la modernisation de la société japonaise. Ils croyaient que tout ce qui était avancé était bien, puisqu'ils se rendaient compte que le Japon était très en retard du point de vue industriel et technique par rapport à l'Occident.

Momotaro, nouvelle version



Avant de parler de notre point de vue vis-à-vis des étrangers, je voudrais présenter ici une nouvelle version d'un conte japonais récemment diffusé dans un programme de télévision destiné aux enfants. Il s'agit là d'une nouvelle interprétation très moderne du célèbre conte "Momotaro" de l'époque d'Edo.

Dans le conte traditionnel, Momotaro est un jeune garçon né, non pas du ventre de sa mère, mais d'une grosse pêche qui flottait sur la rivière. Recueilli par un vieux couple sans enfants, il mène, jusqu'à l'adolescence, une vie oisive et nonchalante. Ce seront les attaques et le pillage continuels du village par une bande d"oni", mi-diables, microquemitaines venus d'une île lointaine, qui le feront sortir de sa torpeur. Momotaro part donc combattre les "oni" avec pour seuls compagnons un chien, un singe et un faisan rencontrés en chemin. Il vaincra les "diables" de l'île et rapportera leur trésor aux villageois dépouillés. Momotaro, connu de tous au Japon, est le symbole du courage et de la virilité et on le donne souvent en exemple aux petits garçons.

Les personnages principaux de la série diffusée hebdomadairement à la télévision, sont Doraemon, robot magicienà forme de chat qui vient du XXIIème siècle et Nobita, écolier japonais type, paresseux, pas très intelligent mais gentil, un peu comme l'était Momotaro dans son enfance.

Dans le conte télévisé, Nobita se transforme en Momotaro, et va, avec l'aide de Doraemon et de sa magie combattre les "oni" de l'île. Il réussit à attraper l'"oni" rouge qui terrorisait les villageois mais celui-ci lui dit en pleurant: "J'ai faim, je n'ai pas d'argent; je suis donc obligé de voler du pain aux villageois. Lorsque je me présente au village, tout le monde a peur de moi. On me traite de "aka oni", diable rouge. Mais je ne suis ni un diable ni un monstre. Je suis le capitaine Hollandais d'un navire naufragé. J'ai perdu mon bateau, je ne peux plus rentrer chez moi. Mon pays natal me manque beaucoup." Ce monstre n'était en réalité qu'un étranger inoffensif et gentil perdu parmi les Japonais.

Et il est vrai que, pour les Japonais, les étrangers ont le visage et la peau rouges. D'autre part, comme ils sont beaucoup plus grands que les Japonais moyens, on les prend souvent pour des "monstres-géants". Leur apparence physique effraie les Japonais qui ne sont pas habitués@à ces débordements charnels. C'est parce que les étrangers sont synonymes d'inconnu autant que d'étrangeté, qu'ils suscitent tant de crainte. Mais attention, pour les Japonais, "étranger" ne signifie pas "Asiatique" ou "Africain" mais "Occidental", donc "blanc". I1 est indéniable qu'il y ait là une ségrégation certaine.

L'importance de la traduction



Afin de comprendre l'attitude du Japon moderne vis-à-vis des étrangers, il faut tout d'abord se pencher sur le passé et l'introduction de la culture étrangère, à la fin du XIXème siècle, dans un pays fermé à toute ingérence extérieure depuis trois siècles. Cette étude se fera à travers l'histoire de la traduction depuis l'ère de Meiji c'est-à-dire depuis l'ouverture du Japon en 1868.

Dès le début de l'ouverture, les intellectuels japonais furent conscients du retard de leur pays par rapport à l'Occident. On avait besoin de savoir tout ce qui se passait à l'étranger, surtout en Europe, modèle idéal pour le Japon. Au début de l'ère de Meiji le Japon invita donc de nombreux professeurs occidentaux spécialisés dans différents domaines. Gustave-Emile Boissonade de Fontarabie, par exemple, fut invité par le gouvernement pour établir le système du Droit moderne au Japon. Mais la victoire de l'Allemagne de Bismarck fit pâlir l'étoile de la France et ce sont finalement des juristes allemands qui remplacérent Boissonade dans l'élaboration du code civil japonais.

L'enseignement quant à lui se faisait alors en langues étrangères, l'anglais, le français ou l'allemand. Apprendre les langues occidentales était la voie la plus rapide vers la réussite sociale pour les Japonais de l'époque. Mais bientôt le Japon se lança dans la traduction des textes occidentaux.

Le Japon moderne commence avec la traduction des textes occidentaux. Sans traduction, le Japon actuel n'existerait pas.

Depuis la traduction de la civilisation chinoise en japonais, les Japonais ont prouvé qu'ils étaient de grands traducteurs. La rapidité de la modernisation du Japon vient de la traduction et de l'enseignement supérieur effectué en japonais et non en langue étrangère grâce au développement de la traduction. A l'époque, la formule "le talentà l'occidentale, l'âme à la japonaise" était déjà à la mode. Avec la montée du nationalisme, le Japon commença à expulser les professeurs étrangers. A l'Europe, qui avait servi de modèle à la modernisation, on avait emprunté sa civilisation mais pas sa mentalité.

Il y a, à mon avis, trois attitudes différentes vis-à-vis des occidentaux depuis le 16ème siècle jusqu'à nos jours:
1) La peur vague.
2) L'idéalisation à outrance.
3) La vision précise liée à de nombreuses connaissances exactes.

Je vais retracer, maintenant, les grandes lignes de nos différentes attitudes envers les Occidentaux. Tout d'abord, il faut parler d'un certain prêtre portugais.: Luis Frois au 16ème siècle au Japon.

Mais avant de parler de lui, dans les manuels scolaires de l'histoire du Japon, on parle de l'arrivée du père Francisco de Xavier naufragé à Tanegashima, l'île au sud du Japon en 1549. C'est après l'introduction de l'arquebuse en 1543, la première apparition du christianisme au Japon, avec un navire portugais naufragé. L'année suivante, un navire de commerce portugais arriva à Nagasaki. On dit que c'est la première rencontre des Japonais avec les Occidentaux. Les premiers Européens étaient donc des Portugais.

Frois et le Japon



Luis Frois (1532-1597), prêtre portugais, avait écrit un journal intime dès son arrivée au Japon en 1562. Pendant trois siècles, on ignora son manuscrit, mais en 1955, son journal fut publié en portugais par l'Université Sophia (C'est une université créée par les jésuites) au Japon et ensuite fut traduit en japonais en 1965. Ce journal s'intitule " La culture européenne et la culture japonaise " (éditions Iwanami). En 1991, il a été enfin édité en livre de poche. I1 s'agit d'une étude anthropologique des Japonais du 16ème siècle comparés aux Européens.

Au début de son journal, Frois compare la différence de physionomie entre les Européens et les Japonais. Pour lui, c'est le premier point qu'il remarque. Jusque-là les Japonais ne connaissaient pas du tout les Européens. D'après Frois,"les Européens sont en général grands et forts. Les Européens trouvent les grands yeux beaux, mais les Japonais les trouvent effrayants" (p.15)."Notre nez est long, continue-t-il, certains ont le nez aquilin... En général, les Européens portent une barbe très riche." En réalité, les Japonais avaient peur des Européens qu'ils n'avaient jamais vus jusque-là. Le Shogun Nobunaga, contemporain de Philippe II d'Espagne, était un homme plein de curiosité. Dans les années 1560, il se heurtait au mouvement des révoltes religieuses comme Philippe II avec la guerre de Grenade. Pour réprimer les forces de la religion bouddhique, Nobunaga s'intéressa à la fois au christianisme et au fusil. Et il donna à Frois la permission de résider dans la capitale en 1569. Cela voulait dire que la diffusion du christianisme avait été autorisée par Nobunaga. Frois fut cependant expulsé de la capitale au nom de la loi qui expulse tous les"Bateren" (les chrétiens) en 1587, après l'assassinat de Nobunaga par un de ses fidèles et l'arrivée au pouvoir de Toyotomi Hideyoshi.

Frois note aussi la différence entre les femmes."Les Européennes sont fières d'avoir les cheveux blonds, sinon elles font des efforts pourêtre blondes. Par contre les Japonaises détestent les blonds et font des efforts pour avoir les cheveux noirs." Vu le changement des Japonaises depuis le 16ème siècle, cette remarque est intéressante, car les jeunes Japonaises de maintenant ont souvent grande envie d'avoir les cheveux blonds comme les Européennes. Certains garçons, souvent réputés outsiders, ont même tendance à se teindre les cheveux en roux.

En ce qui concerne les jeunes filles, l'observation de Frois est remarquable."En Occident, il est très important, dit-il, que les jeunes filles ou les vierges restent strictement enfermées dans la maison. Au Japon, les jeunes filles sortent toutes seules pendant un ou plusieurs jours sans rien dire à leurs parents." Cette observation est très significative. Cela prouve que les Japonais étaient un peuple indulgent. Au 16ème siècle en Occident, à l'époque de la Réforme, la contre-Réforme avait tendance à être sévère vis-à-vis du peuple du point de vue de la morale. Mais au Japon, on ne connaissait pas encore le confucianisme qui allait longtemps dominer la morale des Japonais et ce, jusqu'à nos jours. Je crois qu'il y eut une rupture épistémologique entre la fin du 16ème siècle et le début du 17ème siècle au Japon. D'ailleurs, les Japonaises d'autrefois étaient beaucoup plus libres que les Européennes. Frois dit que"en Europe, les femmes ne sortent pas de la maison sans autorisation de leur mari. Les Japonaises ont la liberté d'aller n'importe où, sans avertir leur mari." Les Japonaises se font enfermerà la maison à partir de la fermeture des portes aux étrangers, à l'époque d'Edo.

En ce qui concerne l'alcool, si les Européens se sentent honteux quand ils boivent à en perdre connaissance,"les Japonais en sont fiers..." (p.101) dit Frois. Maintenant encore, il n'est pas rare de voir des Japonais ivres dans les rues, mais pas des Européens.

"Nous avons l'habitude de nous embrasser au moment de nous quitter ou de rentrerà la maison. Les Japonais n'ont pas du tout cette coutume, ils rient en voyant les baisers "(p.l86). C'est là toute la différence d'expression des sentiments entre les Européens et les Japonais. Frois reconnaît que les Européens expriment fortement leurs sentiments. En plus, les Européens essaient de parler clairement et d'éviter les expressions ambigus."Au Japon, au contraire, les mots ambigus sont les meilleurs et les plus respectés" (p.188).

Quant aux relations humaines pour les Japonais, on commence à avoir des contacts avec d'autres personnes en "avouant", en parlant de soi en "se confessant" (il ne s'agit bien sûr pas là de "confession" au sens chrétien du terme). C'est ainsi qu'on entretient des relations d'amitié. Les Japonais aiment la solitude et ne sont pas "sociables" comme on l'entend en Occident. (N'oublions pas que le mot "soci&eacut;té" n'existait pas dans le Japon d'avant Meiji). Ils ne sont donc pas capables d'entretenir une conversation qui aboutisse à une communication mutuelle. Ils ont cependant besoin de se "faire comprendre". Ainsi ils aiment être à la fois solitaires mais non pas complètement isolés des autres. Ils se sentent en sécurité une fois intégrés dans une communauté, aussi petite soit-elle. On prétend même que "l'on se comprend en silence, sans se dire un mot." I1 n'y a pratiquement pas de conversation entre le mari et la femme. On dit souvent que dans un couple trois mots sont échangés: "bain, repas, dodo".

Il y a aussi une distinction très nette entre "l'intérieur" et "l'extérieur". C'est pourquoi les étrangers sont appelés "gaijin", hommes de l'extérieur. Et tant que l'on reste "à l'intérieur", soit d'une famille, soit d'une entreprise, on n'a pas besoin de parler pour se faire comprendre. Puisque "à la maison"(uchi), qui signifie aussi l'intérieur du groupe, la communication se fait soit au moyen de quelques mots, soit d'un simple regard, point n'est besoin de discuter longuement, de raisonner. Autrement dit, les Japonais préfèrent la compréhension globale et sentimentale à la discussion cartésienne.

Frois avait justement remarqué ce point, en disant que,"en Europe, l'amour entre les intimes s'exprime clairement, mais qu'au Japon, un couple exprime rarement son amour mutuel et que les Japonais agissent l'un vis-à-vis de l'autre comme des étrangers" (p.50). On répéte souvent la même chose même maintenant. Lorsque le mari dit "Je t'aime" à sa femme à plusieurs reprises, elle pourrait douter qu'il ait une maîtresse.

L'Europe, modèle idéale pour les Japonais



Pendant la période d'isolement à partir de 1639 où le gouvernement défendit l'entrée des navires portugais, les Japonais ne connaissaient que les Hollandais à Nagasaki, le seul port ouvert aux étrangers. Oomura Masujiro, à la fin de cette période (au l9ème siècle), pensait qu'il devait connaître la situation du monde entier à travers la langue hollandaise. D'après Donald Keene, japonisant américain,"à Dejima (Nagasaki), les gens considéraient la Hollande comme le centre de l'Europe. Et pour les Japonais la Hollande était le seul pays européen " (Les Japonais et la culture japonaise, 1972, Chuo-Koron). Les Hollandais que les Japonais fréquentaient à Nagasaki étaient des commerçants, sauf un médecin allemand qui introduisit la médecine européenne, surtout la chirurgie, au Japon. En 1857, le gouvernement des Tokugawa invita officiellement un professeur allemand de médecine. En réalité, la Hollande n'était plus qu'un petit pays à la fin du l9ème siècle. Certains intellectuels, Nishi Amane, philosophe, et Mori Oogai, médecin et écrivain, par exemple, apprenaient déjà l'anglais, le français, l'allemand et le russe. Et Fukuzawa Yukichi, fondateur de l'Université Keio, comprit que pour connaître la situation exacte du monde il était nécessaire d'apprendre l'anglais, et non plus le hollandais. En effet, Earnest Satoh, premier secrétaire anglais, influença beaucoup la modernisation du Japon.

Au commencement de l'ouverture du pays, l'Europe était un modèle pour le développement du Japon. Quand on parlait de l'Europe à cette époque, les Japonais pensaient à l'Angleterre, à la France, à l'Allemagne et à la Russie. Ce qu'il est intéressant de noter, c'est que les Japonais de l'époque de Meiji considéraient la Russie comme un pays occidental. Par ailleurs la littérature russe a beaucoup influencé le développement de la littérature japonaise moderne.

De la haute culture à la culture populaire



Je reviens maintenant au problème de la traduction.
Au début de l'ère Meiji la traduction était soit une adaptation, soit un extrait d'une uvre. N'étaient traduites que les parties "convenables" d'un livre. Pendant la seconde guerre mondiale, il était interdit d'utiliser les langues étrangères et on n'avait aucune information sur l'étranger. De nos jours, les traductions sont intégrales et s'étendent à tous les domaines. On trouve des traductions de romans français même dans les manuels scolaires japonais.

Mais le foisonnement des traductions ne se limite pas à la "haute culture": à côté des traductions destinées à une élite intellectuelle, s'est développé un marché très riche qui s'adresse aux masses populaires. Exemple de cette nouvelle culture populaire, on a la traduction d'Astérix, effectuée par de grands professeurs de l'Université de Tokyo. La traduction d'Astérix a cependant été un échec à cause du manque de connaissances de la culture européenne. Il avait fallu ajouter des commentaires à de nombreuses phrases mais il est certain que dans une bande dessinée, un commentaire ne sert pas à grand chose. On trouve les traductions de bandes dessinées comme Tintin ou on a également tourné un dessin animé adapté des Trois Mousquetaires qui a remporté un grand succès populaire.

Je dois ajouter qu'il est amusant de connaître les expressions employées par les Japonais en ce qui concerne les Européens. Depuis le 16ème siècle jusqu'à l'ouverture forcée du pays par les Etats-Unis, les Japonais appelaient les Européens (en réalité les Portugais et les Espagnols) Barbares du sud (Nanbanjin). A la fin de l'époque d'Edo, le gouvernement créa une école de traduction qui faisait des recherches sur la situation du monde (cette école est devenue l'Université impériale de Tokyo à l'époque de Meiji). On l'appela "Bansho-Torishirabejo", c'est-à-dire "ECOLE de recherches sur les livres occidentaux" ("BANSHO" veut dire "LIVRES barbares"). Dans cette appellation, chose curieuse, on voit que les Japonais ne se sentaient pas du tout inférieurs aux Européens.

Le modèle pour le Japon moderne, c'était évidemment l'Europe occidentale, surtout l'Angleterre, l'Allemagne et la France. Pour apprendre la peinture, on allait en France, pour l'économie en Angleterre, et pour la philosophie et la musique en Allemagne. Le mot à la mode, c'était"le retour de l'Europe". Ce phénomène pousse à vivre à la manière européenne dans tous les domaines sociaux, surtout les vêtements, l'architecture, la construction des villes, et la cuisine. Les Japonais qui n'avaient jamais goûté de viande commençaient à manger du buf avec des légumes. Cette cuisine est connue sous le nom du fameux sukiyaki.

Vint ensuite la création de la classe aristocratique et le commencement de l'époque de Rokumeikan. Dans la demeure appelée Rokumeikan, on donnait des soirées à l'occidentale: des bals en robes occidentales. Mais cela ne dura pas longtemps. La modernisation des murs avait lieu au niveau des hautes classes, pas au niveau du peuple. Les systèmes scolaire et militaire, en somme les grandes institutions, furent transformés, mais pas la mentalité du peuple.

A ce propos, comment définissait-on l'Europe? "L'Europe au sens strict, c'est au-delà des Alpes, du Rhin, de la Seine, au moins au nord de la Loire" (Horigome Yozo, Qu'est-ce que l'Europe ? ). D'après cette définition, il n'y a que trois pays: la France, l'Allemagne et l'Angleterre. Maintenant on y ajoute les pays qui font partie de l'Union européenne et les pays de l'Europe de l'est.

Revenons au moment de l'ouverture du pays."Le gouvernement des Tokugawa considéra la France comme le pays le plus puissant du monde, la France ayant eu un héros comme Napoléon." (Shiba Ryotaro, écrivain) L'armée de terre fut donc formée à la française et la marine de guerre à l'anglaise.

Au passage, je vous signale l'attitude générale des Japonais vis-à-vis de la culture étrangère. Depuis l'introduction du bouddhisme au Japon, le peuple japonais a tendance à respecter les choses incompréhensibles. Nakamura Gen, professeur éminent de bouddhisme dit qu'il y a une attitude de culte aveugle de la culture étrangère depuis longtemps, mais qu'on n'a jamais traduit les textes saints du bouddhisme". En effet les prières des bonzes sont incompréhensibles. Encore de nos jours on retrouve souvent ce phénomène parmi les intellectuels qui emploient des mots étrangers, surtout occidentaux, même si les Japonais standards n'en comprennent pas le sens. On a donc plusieurs dictionnaires qui traitent des mots qui viennent de l'étranger.

Par contre, à l'époque de Meiji les intellectuels avaient essayé de traduire tout ce qui venait de l'étranger pour assimiler choses et cultures étrangères. Shimada Kinji, spécialiste de littérature comparée, osa dire qu'il n'y avait jamais eu d'originalité dans la littérature japonaise et que la littérature japonaise moderne n'était qu'imitation, traduction et adaptation. A mon avis, les Japonais sont doués pour imiter d'autres cultures et les assimiler facilement à la culture japonaise. Cela se voit surtout depuis l'époque de Meiji dans le développement du domaine scientifique et industriel grâce à la traduction et à l'enseignement fait en japonais.

I1 y a un épisode qui démontre l'attitude curieuse vis-à-vis des étrangers. Dès que Lafcadio Hearn, écrivain anglais et professeur d'anglais, se fit naturaliser japonais, et que son nom devint Koizumi Yagumo, son salaire diminua de moitié. Cependant on a toujours un certain culte vis-à-vis des étrangers. Mais d'un autre côté, les professeurs étrangers n'arrivent pas facilement à avoir le même statut que les Japonais dans les universités d'Etat. Devenir professeur titulaire pour les étrangers est impossible. Les professeurs des universités d'Etat, les instituteurs, en tant que fonctionnaires, doivent avoir la nationalité japonaise.

Comment les Japonais regardent-ils les Européens ?



Je vais parler maintenant du stéréotype des Européens dans le Japon d'aujourd'hui.

Tout d'abord, l'image des pays occidentaux dans les catalogues touristiques. Ceci va montrer le regard que portent les Japonais sur l'Europe.

Pour la France, on parle toujours de Paris, capitale des Fleurs, dans le sens symbolique de l'épanouissement de la culture et non Ville Lumière. Dans les années soixante-dix, un groupe de paysans japonais visita la France. Le voyage durait une semaine en Europe. Trois nuits à Paris. A la fin de ce voyage, un certain paysan apprit que la France était un pays agricole. I1 regretta beaucoup de ne pas avoir eu l'occasion de voir comment travaillaient les paysans français. Ce qui prouve que la France est mal connue au Japon.

En Autriche, Vienne est la capitale de la musique tandis que Rome est la ville de l'art et de l'histoire. Athènes est la ville des mythes. L'Espagne est le pays de la passion et de la guitare. L'Allemagne est le pays des forêts. Pour les touristes japonais, la route romantique est toujours très attirante. Les Japonais ont envie de voir le Château de Neuschwanstein, mais personne ne sait que la route romantique veut dire en fait "la route qui conduit à Rome". Quant à l'Angleterre, elle est connue comme un pays où l'on mange très mal.

Je vais citer maintenant les expressions censées attirer les touristes japonais.
Le titre du catalogue est le suivant :"L'Europe, objet d'aspiration, est désormais proche."

"Paris, capitale des fleurs où tout le monde désire aller."
"L'Espagne, où se distinguent les fortes personnalités."
"La Hollande, pays des tulipes."
"Le Benelux, où l'on retrouve des quartiers moyen-âgeux, une culture et une histoire diverses."
"L'Allemagne, avec ses quartiers datant du moyen âge, ses anciens châteaux, ses vastes forêts et ses riches fleuves."
"L'Italie, pays de la passion, où l'on retrouve à la fois, à Rome, l'époque ancienne, le moyen âge et les temps modernes."
"La Suisse, à la nature splendide."
"La Grèce, pays des sites archéologiques, le bleu profond de la mer Egée."
"Vienne, capitale de la musique, qui brille toujours la splendeur des Habsbourg. Le Tyrol na&itrem;f. Les Alpes."
"L'Espagne de la passion et l'Italie du soleil."
"L'Allemagne, pays du Romantisme. La route romantique."
"L'esprit de Paris."
"L'Italie joyeuse."
(D'après le catalogue de JTB, 1994)

Les Espagnols



Un professeur d'espagnol écrit:"Les Japonais ne pensaient pas que l'Espagne faisait partie des pays européens. Chaque fois qu'un Espagnol résidant au Japon entend le mot Espagne, pays de la passion", il est fou de rage. Il est trop simple de classer l'Espagne dans la catégorie de la passion, du flamenco, des courses de taureaux, et de la sieste. Aucun peuple n'est plus victime des stéréotypes que les Espagnols" (Arimoto Noriaki, Espagne, 1983, p.16).

Même Nitobe Inazo, philosophe de l'époque de Meiji disait que l'Espagne était un des pays représentatifs de l'Europe et que les Espagnols était un peuple à la fois chrétien et barbare."On a l'impression que les Espagnols sont à la fois civilisés et barbares, gais et tristes" (ibid.)."En comparaison des Français, qui ont tendance à éviter les choses extrêmes et radicales, les Espagnols ont tendance à aller trop loin" (ibid.). Mais on dit souvent que"les Espagnols sont très affables. Ils n'hésitent pas à parler aux étrangers, comme nous, les Japonais" (La vraie Europe, Takeuchi Shigeaki).

Les Italiens



En ce qui concerne l'Italie, un ancien ambassadeur japonais en Italie écrit ceci :"L'image de l'Italie au Japon, est l'image du pays de l'art et de la culture, du tourisme et de la mode. Et en même temps, c'est celle d'un pays d'instabilité politique, de crise économiques, d'angoisse sociale. Ce n'est pas tout à fait faux, mais on ne peut pas dire non plus que ce soit exact" (L'Italie, pays de merveille, 1985). Il déclare qu'en Italie, même si le cabinet tombe, que les finances de l'Etat ne sont pas bonnes, que les crimes augmentent, le peuple vit pleinement sa vie en mangeant bien et en buvant du bon vin sous le soleil ". Mais on sait qu'il y a une certaine différence entre les gens du nord et ceux du sud. On dit aussi qu'il n'y a pas d'Italiens type en Italie, mais plusieurs sortes d'Italiens, le"campanilismo" (régionalisme), comme les Milanais et les Vénitiens par exemple. Les gens sont très attachés à leur région."Les Italiens du nord sont grands, ils ont les yeux verts, mais ceux du sud sont plutôt petits, ils ont les yeux noirs ou bruns" (p.2). Cet ambassadeur insiste sur le fait que les trois pays qui produisent les plus belles femmes, sont la Pologne, l'Espagne et l'Italie. En Italie, les arts naissent, mais pas la philosophie, parce que les Italiens aiment vivre sans trop réfléchir. D'autre part les Italiens respectent l'Histoire. Ils sont donc conservateurs et respectueux des valeurs familiales. L'ambassadeur japonais constate que les Italiens ne travaillent pas beaucoup, qu'ils ne respectent pas l'heure des rendez-vous, qu'il y a beaucoup de voleurs et de mafiosi et que le sexisme règne encore. Un autre ambassadeur japonais en Allemagne dit qu'il n'y a pas d'Europe sans Italie."Les Allemands comme Goethe ont une attirance pour l'Italie où les gens sont affables et où l'on peut vivre humainement" (Oshio, p.278).

Les Allemands



Les Allemands sont réputés aussi travailleurs que les Japonais. Mais Oshio Takashi dit :"Les Européens travaillent pour vivre et les Japonais vivent pour travailler" (Les villes allemandes et la culture pour vivre, 1993, p.48). Pour les caractériser les Allemands, on peut citer"l'économie, la propreté, et la fidélité comme vertus, mais on peut dire aussi que les Allemands sont têtus, peu dociles, et raisonneurs" (p.67). En comparaison des Japonais qui disent sans arrêt"pardon", les Allemands ne s'excusent presque jamais. D'autre part les commerçants et les techniciens sont très arrogants vis-à-vis des clients.

Lorsqu'on compare la durée de travail annuel, les Japonais travaillent plus de 2100 heures, les Américains 1800 heures, les Allemands 1500 heures. Les Allemands travaillent moins, mais la productivité en Allemagne est considérable. Car les Allemands concentrent à plein leurs forces sur le travail."Le mot "SYSTématique" existe pour les Allemands" (p.76)."En Allemagne, la maison est propre, ordonnée et belle".(L'Allemagne, Ikeuchi Osamu, 1993, p.12). L'Allemagne et les Allemands nous donnent une impression de sérieux et de pesanteur. Le Japon moderne respecte l'Allemagne en tant que son ancien professeur. En effet, aujourd'hui encore les professeurs d'allemand sont plus nombreux que les professeurs de français dans les universités d'Etat. Bien sûr les plus nombreux sont les professeurs d'anglais.

Un romaniste japonais écrivit un mémoire sur les gens de l'Europe de l'est. I1 y dit que les Tchèques sont toujours pressés mais que les Hongrois vivent sans souci. Dans ce livre, j'ai lu une phrase assez drôle."Personne ne voyage d'un air plus ennuyé que les Allemands" (Ebisaka Takeshi, Le voyage de Paris, p.20).

Les Anglais



Tournons une page d'un livre sur l'Angleterre. Je dois avouer que pour la plupart des Japonais, il n'y a pas de distinction entre l'Angleterre et l'Ecosse. En japonais, on dit en général"Igirisu" depuis l'époque de Meiji. Récemment un guide touristique remarque la différence des deux pays. J'y ai trouvé la phrase suivante :"Si vous allez en Ecosse, ne prononcez pas sans réfléchir les mots " ANGLAIS" ou " ANGLETERRE" (L'Angleterre, p.13). On y trouve même une expression qui distingue les deux pays :"La belle campagne verte de l'Angieterre et l'Ecosse, voyage de dix jours." (Asahi Ryokou) Ce qui est intéressant pour nous, c'est que l'accent de cette publicité est mis sur la belle nature de l'Angleterre.

On dit souvent que les Anglais aiment les choses anciennes et l'humour, que l'Angleterre est un pays de gentleman" et"un ancien empire malade". Les relations de la famille impériale japonaise avec l'Angleterre, la famille royale britannique, les Beatles et Madame Thacher représentent l'Angleterre au Japon. On apprend que les Anglais ont contribué à la modernisation du Japon. Mais on l'oublie tout de suite. En 1874, il y avait 503 étrangers employés par le gouvernement de l'époque dont 269 Anglais, 130 Français. Et la plupart des Anglais étaient ingénieurs. Cela montre la puissance de l'Angleterre qui était"l'usine du monde". Cette image subsiste encore maintenant. Un sociologue dit que tous les travailleurs sont de vrais professionnels en Angleterre (La vraie Europe, Kato Hidetoshi, 1978).

Les Français



Il faut enfin parler de la France et des Français."Quand on cite la France, il s'agit toujours de la France en tant que pays de la culture. On y retrouve un sentiment d'envie des Japonais qui n'ont pas les mêmes musées et ni les mêmes paysages des villes" (Un document publié par l'Ambassade de France au Japon. L'auteur est Japonais).

Pour les jeunes Japonaises, la France c'est le pays des merveilles. Beaucoup de magazines destinés aux jeunes filles portent des noms français,"Marie Claire","Elle","25 ans""Le Figaro" par exemple (On les trouve même dans Le Louvre). Un seul magazine porte un nom allemand :"Spur". Ouand le tirage diminue, on fait toujours un numéro spécial sur Paris et sur les Parisiennes pour relancer la vente. En effet, le magazine"Marie Claire" consacré aux quartiers de Paris s'est vendu en une petite semaine. Aux cafés, aux établissements où se déroulent les mariages, aux appartements, par exemple, on donne souvent un nom français. La langue française a donc quelque chose de magique pour les Japonais. On trouve beaucoup de cafés qui s'appellent"Renoir" ou"La vie en rose", des appartements qui s'appellent"Palais","Château","Manoir","Chambord" par exemple. Quelquefois on donne le nom de"Casa" en espagnol. Quant aux produits matériels et fonctionnels, par exemple aux voitures, on donne des noms anglais comme"Crown","Blue Bird". Ce phénomène remonte à Arai Hakuseki, philosophe de l'époque d'Edo. Arai Hakuseki transcrivit tous les mots étrangers en caractères Katakana (qui transcrivent la prononciation des mots étrangers) dans son livre"Situations de l'Europe" en 1715.

Dans une publicité pour une société de vente par correspondance, on entend"Cécile, il (sic.) offre sa confiance et son amour". Même si c'est ridicule que la publicité soit mansongère, et que les Japonais n'en comprennent pas le sens, cela na pas d'importance. Ce qui compte, c'est que la langue française donne aux Japonaises l'illusion d'une qualité de vie de haut niveau. Les Parisiennes sont toujours bien habillées, raffinées, blondes et sûres d'elles. Mes étudiantes ont envie de visiter Paris au moins une fois dans leur vie, non seulement pour voir les monuments historiques, mais aussi pour retrouver les jeunes filles qu'elles ont déjà vues dans les magazines mais c'est peine perdue...

Si j'écoutais les romanistes, limage des Français est différente de celle qui est répandue par les magazines. Un professeur m'a dit que les Français sont toujours le contraire de ceux à quoi je m'attendais. Leurs couleurs d'yeux et de cheveux varient. Ils sont tous dissemblables.

Kuwabara Takeo, l'un des dirigeants des études sur la France depuis les années 50, osa dire, à l'époque du développement économique, que la France ne pouvait plus rivaliser avec le Japon, au moins au niveau de la classe ouvrière (La vraie Europe, l978). I1 n'a pas, lui, d'illusions sur les Français, à la différence des jeunes filles.

Dans un manuel scolaire de littérature française, on dit que les Français respectent leur langue et s'intéressent beaucoup aux problèmes qui concernent l'être humain, la société."La caractéristique de la littérature française consiste à chercher les hommes pour les hommes" (Guide de la littérature française, éditions Iwanami). L'auteur de ce petit livre ajoute que les Français sont en général sociables et sociaux comparés aux Anglais.

Un de mes professeurs, Kobayashi Yoshihiko dit que les Français sont très méfiants. Ce point de vue n'est pas très répandu au Japon. Mais quand on loue des vidéocassettes en France, on doit payer une caution très chère. Cela prouve que les Français n'ont pas confiance aux clients. Car au Japon, avec 300 yen, on peut louer une vidéocassette. Je crois que Kobayashi a raison, car les Français ne croient pas na&itrem;vement les autres et veulent juger les choses de leurs propres yeux.

Beaucoup de touristes japonais se plaignent que les Français ne parlent pas anglais même s'ils sont capables de le parler. Certains disent que les Français respectent leur langue, et d'autres disent que les Français ne sont pas aimables.

Au Japon, les lycéens portent un uniforme. Malgré beaucoup de critiques, personne ne pense à abolir ce règlement. Car porter un uniforme signifie être intégré complètement dans un groupe. Dans une entreprise, les salariés travaillent dans la même grande pièce que leur supérieur. Par contre les Français travaillent dans un bureau individuel. Les Japonais ont très peur d'être exclus du groupe dont ils font partie. Les Français sont beaucoup plus indépendants et individualistes. On peut dire que les Français sont contestataires. En somme, chacun a son avis propre en France. Les Français n'hésitent pas & agrave; dire ce qu'ils pensent. Les Japonais ne se prononcent pas clairement en pensant la réaction des autres. Les Français considèrent leur vie de famille plus importante que leur travail auquel les Japonais se consacrent entièrement. Mais on pourrait dire que les Français sont paresseux.

Conclusion



Pour conclure je veux répéter ce que d'autres ont déjà dit avant moi. Les Européens vivent pour profiter pleinement de leur vie, mais les Japonais vivent toujours pour travailler même s'ils doivent sacrifier leur vie familiale.

Je désire parler de l'internationalisation du Japon qui va bien au-delà du problème économique de l'ouverture du marché japonais. La nouvelle interprétation du conte ultra traditionnel de Momotaro citée ci-dessus est intéressante pour comprendre l'attitude des Japonais vis-à-vis des étrangers en général et de "l'internationalisation" du Japon en particulier. En effet, le Japon est aujourd'hui à l'heure de l'internationalisation, vocable maintes fois répété et sous lequel perce la dure réalité: le Japon se veut international, de nombreuses universités créent des "facultés d'Etudes Internationales", on polémique sur l'emploi ou non des étrangers dans les lycées à rang égal avec les Japonais (le nombre de jeunes enseignants américains - statut de lecteur - a augmenté au niveau du lycée et il existe des lycces spécialisés dans les langues étrangères, surtout l'anglais), sur les routes, dans le métro, les gares, un peu partout, des panneaux de signalisation portent, à côté du japonais, la transcription alphabétique. L'étranger est devenu une véritable mode, une épidémie s'attaquant à tous les niveaux de la société, du dessin animé aux programmes télévisés pour adultes qui tous, se montrent fascinés par les fastes de l'étranger et des étrangers.

La publicité télévisée est littéralement envahie par les étrangers, connus ou inconnus, qui vantent dans leur propre langue, à la syntaxe bien souvent japonisée, et sans traduction, les mérites de produits allant du whiskey aux voitures en passant par le riz, nourriture pourtant typiquement japonaise s'il en est ! Dans les catalogues de vente de vêtements par correspondance, il n'y a pas un seul visage asiatique mais uniquement des étrangers, blonds aux yeux bleus de préférence. En effet, pour les Japonais, l'étranger se résume à l'Amérique, aux Américains et à l'américain. Bien loin derrière, on trouve l'Europe, limitée en général à la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, la Grèce et l'Espagne. Ne parlons pas des pays d'Asie voisins du Japon qui ne peuvent être que pourvoyeurs de travailleurs immigrés clandestins ou de prostituées contrôlées par la mafia locale, les "yakuza".

Dans la publicitéà la télévision et dans les magazines féminins, on voit très souvent des étrangers. Les étrangers sont pourtant limités aux Européens, aux Américains et aux Cinois. Quand on parle des étrangers au Japon, c'est presque toujours de la race blanche qu'il s'agit, et pas des asiatiques. Et l'on confond toujours les Européens et les Américains. La plupart des Japonais ne distinguent pas les Américains des Européens. Dès que les enfants rencontrent un Européen, ils disent immédiatement"Hello!". Au Japon, des acteurs célèbres, des chanteurs et des sportifs jouent un rôle important dans la publicité. Alain Delon est toujours le représentant des Français. Si des acteurs célèbres font de la publicité pour des vêtements, cela donne tout de suite une plus value aux produits vantés. Pour la publicité de Nescafé, il y a au moins trois versions différentes. Mais il y a toujours une version dans laquelle on trouve une Parisienne.

Dans la rue, on se heurte quotidiennement aux langues étrangéres dont les magasins, qu'ils soient boutiques de mode, boulangeries ou salons de thé/restaurants, usent et abusent au mépris le plus total de la syntaxe, de l'orthographe et même du sens qui, bien souvent échappe totalement au native speaker. Il en va de même pour les vêtements ou autres accessoires de mode qui aiment s'orner de "yoko moji" ("écriture horizontale" qui signifie alphabet), tout aussi sibyllins que dans les cas précédents.

Mais le Japon a peur de tout ce qui lui est étranger. Il est fasciné par l'Occident mais cette fascination est mêlée d'effroi envers quelque chose qu'il ne comprend pas toujours très bien mais voudrait tout de même imiter. Tout en affirmant avec force l'originalité profonde de son peuple par rapport au reste du monde, le Japon se veut Occidental (au cours d'une émission télévisée récente, les Japonais interrogés dans la rue sur le concept du mot "Asie" ont tous déclaré qu'ils ne se considéraient pas comme Asiatiques mais plutôt comme Occidentaux). Le Japon a "le complexe de l'Occident" et un rapport que l'on pourrait qualifier "d'amour/haine" vis-à-vis de l'Occident et des Occidentaux.

On voit donc par là même que l'important pour les Japonais n'est pas l'étranger tel qu'il est, mais l'image qu'ils se font de l'étranger, de la langue étrangère et des étrangers. L'internationalisation n'est qu'un prétexte pour assimiler des cultures, des modes de vie et des bribes de langue, fascinants et effrayants à la fois.

I1 existe cependant un revers à cette médaille peu reluisante de ségrégation raciale et de snobisme le plus sot. La nécessité de s'ouvrir sur l'étranger a permis, au niveau des médias, le développement du système de télévision par satellite qui offre, presque en direct, des informations du monde entier. Le nombre de maisons équipées d'antennes paraboliques ne cesse d'augmenter et l'on peut maintenant regarder le journal de France 2 dans les coins les plus reculés de l'Archipel.

I1 est à espérer que cette invasion pacifique des télévisions du monde entier va transformer la perception que le Japonais moyen a de l'étranger. Actuellement, seule une petite minorité d'intellectuels parle une langue étrangère. Mais bientôt peut-être, le savoir ne sera plus le privilège des seuls intellectuels.

En tout cas, les Japonais assimilent les côtés les meilleurs des stéréotypes des Européens soit pour le développement de la société soit pour l'autocritique. La meilleure référence pour les Japonais reste toujours l'Europe.

(Cette conférence a été prononcée au Colloque Royaumont, été 1994)